Groupe Communiste, Républicain, Citoyen et Écologiste

Les débats

Nos ambiguïtés en Syrie sont peut-être le reflet de notre manque d’autonomie

Politique étrangère de la France : quelle autonomie pour quelle ambition ? -

Par / 15 octobre 2015

Monsieur le président, monsieur le ministre, monsieur le président de la commission des affaires étrangères, mes chers collègues, pour ce débat annuel de politique étrangère, notre commission a proposé le sujet suivant : « Quelle autonomie pour quelle ambition ? » Ce sujet est très vaste et les thèmes retenus des quatre rapports d’information – nos relations avec la Russie, avec l’Iran, les conséquences des dérèglements climatiques et le développement économique de la Chine –, tout comme l’actualité de ces dernières semaines, fournissent largement de quoi alimenter cette discussion. Néanmoins, précisément en raison de cette actualité immédiate, je limiterai mon propos aux conflits multiformes qui se déroulent au Moyen-Orient.

Le drame syrien nous donne ainsi l’occasion de nous interroger non pas tant sur l’autonomie parfois limitée dont fait preuve notre pays que sur certaines ambiguïtés de notre politique étrangère. Ces ambiguïtés ne sont-elles pas justement le reflet d’un manque d’ambition ?

En Syrie, la situation stratégique est figée. Aucun des protagonistes intérieurs n’est en mesure de l’emporter militairement. La complexité de la situation et la faiblesse des forces démocratiques syriennes font d’ailleurs que les États-Unis ont dû admettre le fiasco total de leur programme d’entraînement de quelques groupes d’opposition. Les frappes aériennes réalisées par la coalition sous leur commandement pour combattre le prétendu État islamique connaissent des résultats très limités, qui peinent à contenir Daech. Aucune solution diplomatique n’est en vue, du fait de la division et des intérêts souvent divergents des puissances extérieures. Face à ce sombre tableau de la situation, quel rôle jouons-nous réellement ?

Monsieur le ministre, je connais vos efforts et votre talent pour faire entendre la voix de la France. Pourtant, celle-ci est parfois peu audible.

En déclenchant in extremis des frappes aériennes en Syrie à la veille de l’ouverture de l’Assemblée générale annuelle de l’ONU, le Président de la République a sans doute souhaité intervenir militairement en Syrie pour montrer sa détermination à jouer un rôle important parmi les protagonistes de ce conflit. Cependant, peut-on dire que la France ait publiquement pris des initiatives diplomatiques constructives ? Je ne le pense pas, car nous ne défendons pas nos convictions avec assez d’audace et de force.

Il en va ainsi concernant l’intervention militaire russe en Syrie. Certes, nous ne devons pas être naïfs quant aux intentions de Vladimir Poutine, lequel veut vraisemblablement reprendre sa place dans le jeu régional, préserver les intérêts stratégiques de son pays, permettre à Bachar al-Assad de regagner du terrain et éviter l’effondrement de son réduit. Toutefois, force est de constater qu’il prend des initiatives et propose des objectifs politiques. Face à cela, les États-Unis et nous-mêmes sommes sur la défensive et semblons ne plus avoir prise sur l’évolution de la situation.

En effet, faute de propositions claires et d’initiatives sur la faisabilité même de la transition politique que nous voudrions voir se réaliser en Syrie, nous donnons l’impression d’être indécis, écartelés entre notre souhait d’éradiquer les djihadistes et notre volonté d’en finir avec Bachar al-Assad qui les combat.

Pour le moment, les Russes, avec les Iraniens, verrouillent la situation ; pour la dénouer, il n’y a donc pas d’autre solution que de négocier avec eux. C’est pourquoi notre groupe approuve les remarques et les recommandations formulées dans les deux rapports d’information pour renouer, avec lucidité, le dialogue avec l’Iran et la Russie et, peut-être, rééquilibrer avec pragmatisme nos partenariats stratégiques, car il n’y aura pas de solution sans eux, encore moins contre eux.

Cette attitude frileuse et indécise dans la recherche de solutions s’explique aussi par votre trop grande prudence, monsieur le ministre, à vouloir ménager certains de nos partenaires, comme la Turquie, l’Arabie saoudite ou les Émirats arabes unis – sans faire de bashing… (Mme Nathalie Goulet sourit.)

Certes, le récent attentat meurtrier d’Ankara vient de rendre encore plus complexe une sortie de crise et la Turquie franchit un pas de plus vers la déstabilisation. C’est pourquoi nous devrions fermement dénoncer la politique suicidaire du président turc qui, au lieu de jouer l’apaisement dans son pays, choisit la division et l’extrême violence contre ses concitoyens kurdes, afin de gagner des élections à son seul profit.

Voilà où mène la duplicité du gouvernement turc dans la lutte contre Daech ! Nous ne pouvons rester plus longtemps silencieux face à la situation du peuple kurde dans cette région. Prenons enfin nos responsabilités pour éviter la déstabilisation et la guerre civile en Turquie.

Il en va de même pour nos relations avec l’Arabie saoudite. Compte tenu de son rôle ambigu dans la lutte contre Daech au sein de la coalition menée par les États-Unis et de son mépris à l’égard de certaines valeurs universelles, comme le respect des droits de l’homme, ne serait-il pas nécessaire de changer de ton dans nos relations bilatérales ? N’est-ce pas ce que viennent de faire les Britanniques en renonçant à un appel d’offres saoudien, eux qui sont pourtant, comme nous, un grand fournisseur d’armements du royaume wahhabite, à l’heure où nous venons, nous-mêmes, de signer divers contrats très importants ?

La politique diplomatique d’un grand pays comme le nôtre doit être capable de trouver et d’exprimer le difficile équilibre entre les exigences éthiques de la défense et de la promotion des droits humains et les réalités du commerce international, la défense de notre économie et de nos emplois.

Ne laissons pas la Russie et les États-Unis poursuivre leurs tractations en tête-à-tête. Reprenons des initiatives pour aboutir à une proposition de résolution acceptable pour l’ensemble des membres du Conseil de sécurité. Jouons un rôle de premier plan pour que notre diplomatie soutienne avec force la conférence de paix sous l’égide de l’ONU, telle que l’a présentée son envoyé spécial, M. de Mistura, et contribue activement à en assurer la réussite.

Œuvrez, monsieur le ministre, avec peut-être plus de souplesse que précédemment, à ce que le groupe « P5+1 », fort de sa réussite sur le nucléaire iranien, confortée ces jours-ci par la ratification du Parlement de ce pays, puisse élaborer des solutions propres à réussir la nécessaire transition politique en Syrie.

Enfin, je ne peux conclure sans évoquer brièvement, comme l’ont fait précédemment mes collègues, la dramatique aggravation du conflit entre Israël et les Palestiniens. Là aussi, monsieur le ministre, faites entendre la voix de la France en protestant et en agissant pour stopper cette escalade, résultat d’une stratégie du chaos et du désespoir délibérément mise en œuvre par le Premier ministre israélien. Faites savoir que le droit et les conventions internationales doivent être respectés pour mettre fin à l’occupation des territoires palestiniens.

Agissez pour que la reconnaissance d’un État palestinien par la communauté internationale apparaisse désormais comme la seule solution pour mettre fin à ce conflit.

C’est à tous ces niveaux que le groupe communiste républicain et citoyen estime nécessaire d’agir pour que la France retrouve son influence, qu’elle soit entendue et qu’elle reprenne toute la place que lui confèrent son histoire, son image dans le monde et sa qualité de membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies.

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