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Tribunes libres

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Le libéralisme, ce fossoyeur de l’agriculture à taille humaine

Crise agricole -

Par / 21 octobre 2015

Tribune parue dans le n° 96 Initiatives.

Jamais l’angoisse du lendemain n’a été si forte pour nos agriculteurs et les 800 000 emplois du secteur agricole. Leur combat est juste et légitime. Si nous ne sommes pas capables de défendre et de promouvoir ce secteur vital, alors notre Pays risque de connaître un avenir bien sombre.

Lait, viande bovine, porc, trois secteurs essentiels gravement touchés qui pourraient engendrer une perte d’au moins 10 % d’éleveurs, soit plus de 20 000. Il faut les sauver d’urgence, l’État en a le devoir. En effet, des filières agricoles entières sont menacées, victimes de la dégradation rapide des prix d’achat des productions qui ne permettent pas aux agriculteurs de s’en sortir. La dérèglementation des relations commerciales entre producteurs, abatteurs et distributeurs, la consécration du principe de libre négociation des conditions générales de vente, a ruiné bon nombre de producteurs. Les grandes centrales concentrent désormais 93 % des achats. Jamais elles n’ont été aussi puissantes.

Les Bigard, Cooperl, Lactalis, Savencia, Carrefour, Intermarché, Auchan, Leclerc peuvent être rassurés, ils pourront poursuivre leur politique de prix bas, l’Etat n’étant qu’un simple observateur, car aucune mesure d’encadrement des relations commerciales n’est prévue. Aucune mesure législative n’a été proposée. Cette situation de dépendance économique favorise les mauvaises pratiques, alors que l’urgence est de garantir un prix de vente rémunérateur pour l’ensemble des producteurs. Nous proposons d’encadrer les pouvoirs exorbitants et destructeurs des grands groupes. Nous demandons l’instauration d’un coefficient multiplicateur élargi à tous les produits agricoles périssables qui crée un lien direct entre le prix payé au producteur et le prix vendu au consommateur.

Ainsi, les prix à la production sont protégés, une augmentation des marges des intermédiaires passe obligatoirement par une augmentation du prix d’achat au fournisseur. Mais ce n’est pas suffisant. Il faut des mécanismes de régulation permettant aux interprofessions de définir des prix minimums indicatifs pour chaque filière agricole, dans le cadre d’une conférence bisannuelle rassemblant les producteurs, les fournisseurs et les distributeurs ainsi que l’ensemble des syndicats agricoles. Au Québec est appliqué un tel mécanisme garantissant une juste rémunération aux producteurs.

En France, il est inscrit dans la loi pour les fruits et les légumes, mais il n’est jamais actionné. Commençons d’abord par utiliser tous nos leviers législatifs existants pour constituer un filet de sécurité pour une profession en détresse. La concentration des secteurs de la collecte, de la transformation et de la distribution place les petits et moyens paysans dans un rapport de subordination qui les élimine implacablement. Ceci est conforme à la logique de la politique européenne qui a abandonné les mécanismes de régulation pour laisser cours à la « concurrence libre et non faussée », moteur de la compétitivité qui tire tout vers le bas. Cette logique lamine les travailleurs de la terre et les territoires ruraux. Au fil des années, les outils de gestion de marchés ont été supprimés.

Pire encore, en 2003, l’Europe invente l’idée la plus nocive qui soit, en instaurant le découplage des aides PAC. Ainsi l’Europe n’est plus en capacité de compenser avec justesse la volatilité des prix et des revenus. Le libéralisme effréné en cours engendre la course sans fin à l’agrandissement, à la compétitivité exacerbée entre États membres qui ouvre la voie au dumping social, à la main-d’œuvre bon marché et aux prix tirés vers le bas. Tout au long de l’été, le Gouvernement a multiplié les annonces de moyens chiffrés comme remède miracle. Pourtant, lors de la dernière loi de finances, nous avions dénoncé les coupes budgétaires qui relativisent les aides ponctuelles apportées aujourd’hui aux éleveurs. Il ne suffit pas de déclarer sa flamme aux agriculteurs.

Certes, mieux vaut 350 millions d’aides supplémentaires que rien, mais ce n’est pas ça qui va régler la crise de l’élevage. D’autant que depuis la première loi de finances du quinquennat (2013), le budget de l’agriculture aura perdu 756 M€ de crédits ! Il faut garder en mémoire que les programmes visant à agir sur l’offre de produits agricoles et agroalimentaires, en favorisant son adéquation avec le marché, étaient en baisse de 130 M€ ! De même le programme Gestion des crises et des aléas de la production : c’était moins 1 M€, quand on connaît la situation de certaines filières (fruits et légumes, lait notamment), cette baisse est une véritable provocation puisque l’action finance notamment le Fonds national de gestion des risques en agriculture (ex calamités agricoles) ainsi que l’aide au redressement des exploitations en difficultés.

Alors que la plupart des filières connaissent des difficultés importantes, il est anormal que l’Etat ne conforte pas les leviers qui ont vocation à favoriser le redressement de certaines exploitations. Nous verrons assez rapidement ce que prévoit la loi de finances lors des prochains débats budgétaires et s’il y a une réelle volonté du gouvernement. Enfin, revenons sur le modèle de l’agroécologie défendu par le ministre. Nous lui rappelons qu’il faut le soustraire de manière raisonnable, pragmatique et efficace aux logiques purement marchandes, à commencer par le périmètre des négociations sur l’accord transatlantique de libre-échange, mais aussi sur l’accord France-Canada. Ensuite, il faut construire de nouvelles perspectives et des engagements dans la durée de la part de la grande distribution pour réinventer notre modèle agricole.

Prenons l’exemple des restaurants scolaires et des cuisines centrales intercommunales dont les élus locaux ont la charge. Nous pourrions envisager des critères nouveaux pour favoriser l’alimentation bio, l’agriculture raisonnée et les circuits courts. Cela est un gage de la qualité des produits et évite toute la logistique du transport des denrées. Pourquoi acheter son poireau à un grossiste en Espagne alors que l’agriculteur de la commune voisine peine à vendre le sien ? La dernière révolution agricole était fondée sur le « forçage » de la production et n’intégrait pas les limites des ressources et permettait le gaspillage : excès d’engrais et d’irrigation, entre autres.

La révolution actuelle doit changer complètement ces éléments. Beaucoup d’agriculteurs en sont conscients depuis longtemps, et il y a eu de nombreuses tentatives, dont certaines réussies, pour changer de logique afin de recourir aux propriétés de production de la nature elle-même. Il est difficile aujourd’hui d’encourager les Jeunes à s’installer et à investir sans aucune garantie en retour. Il n’y aura pas de développement durable et solidaire sans une orientation nouvelle construite avec l’ensemble des acteurs.

Le Gouvernement français doit prendre ses responsabilités pour exiger des prix minimaux européens, rétablir les quotas et défendre un modèle agricole vertueux. C’est un changement de modèle qu’il faut opérer d’urgence avant qu’il ne soit trop tard. C’est pourquoi, le Groupe CRC croit en un nouveau modèle d’exploitation qui ne pourra s’effectuer sans respecter quatre conditions : favoriser l’installation
et le renouvellement ; assurer un revenu aux exploitants en activité ; répondre aux enjeux alimentaires de la planète ; et enfin, affirmer la double performance économique et écologique.

Notre devoir est de protéger nos territoires et nos filières agricoles, tout en assurant un vrai développement durable et solidaire.

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