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Les femmes sont loin de constituer la moitié du corps politique

Comment lutter contre les violences sexuelles et sexistes dans le monde politique -

Par / 7 février 2018

Tribune parue dans Libération.

Les femmes sont loin de constituer la moitié du corps politique
Les violences sexistes et sexuelles sont-elles plus nombreuses dans le monde politique ? Difficile à dire. Chaque secteur d’activité produit sa quantité de violences de ce genre. Et les milieux très masculinisés, où les hommes exercent un pouvoir fort, sont forcément touchés par le phénomène.

L’affaire Weinstein a provoqué une libération de la parole féminine. L’omerta a été levée. En partie. Car toutes celles qui ont subi ces atteintes à leur corps et à leur intégrité morale ne se sont pas exprimées. Loin de là. Espérons seulement que ces voix qui « disent » en entraîneront d’autres, et que se tissera une chaîne ininterrompue qui nous restitue la parole.

Il s’agit bien de parole, en effet, et pas de « délation ». Prendre la parole est un acte éminemment politique. Notre voix, souvent qualifiée de « fluette », pourrait bien à terme se révéler plus forte qu’on ne croit. Pour ne pas céder, pour ne pas se résigner. Pour demander, pour exiger. Nous ne sommes pas des victimes. Juste la moitié de l’humanité.
Lorsque nous parlons un peu haut dans les médias, entourées d’hommes qui nous interrompent sans la moindre gêne (ils sont en général bien plus nombreux que nous sur les plateaux), on nous traite facilement d’« hystériques ». Si nous nous battons pour accéder au même niveau de responsabilité, nous sommes toujours des hystériques, cette fois avides de pouvoir.

Et quand nous sommes, hélas, devenues leurs égales, la condescendance guette, au mieux le paternalisme.
Qui serions-nous donc pour parler comme eux ? Quoi que nous fassions, nous ne sommes pas dans notre rôle, celui que les hommes ont défini. On se demande de quel droit et sur la base de quel privilège. La force physique, quelque attribut génital, l’intelligence ?

Juste une récente anecdote. Quelle ne fut ma surprise, il y a quelques jours, alors que j’étais en train de prendre la parole lors d’un débat au Sénat, d’entendre s’élever du fond de l’hémicycle une voix masculine, restée silencieuse pendant que s’étaient exprimés les hommes qui m’avaient précédée à la tribune, exigeant soudain qu’on mette le chauffage, parce qu’on avait froid ! Une femme, ça se coupe à tout propos, et hors de propos. Je ne suis pas préposée au chauffage du Sénat, me semble-t-il. J’ai donc suggéré qu’on plante un palmier dans la salle pour que cet indélicat ait toujours l’impression d’avoir chaud. Et se taise.

Notre quotidien, au Parlement, c’est cela : être interrompues de manière intempestive, subir en bruit de fond les bavardages entre hommes dans les travées et parfois leurs moqueries, ne pas être écoutées. Notre parole est régulièrement bafouée.

La parole. La prendre, ou la laisser aux hommes ? Tel est un des nœuds de l’égalité. La prendre pour dire que nous ne voulons plus subir les violences sexuelles ou sexistes que certains d’entre eux – pas tous, bien sûr – nous infligent. Dans le monde politique aussi. Un monde qui produit en quantité des ego enflés et, par conséquent, des comportements de prédateurs. Nous en avons vu passer plus d’un, ces dernières années…

Dans notre petite sphère feutrée, lorsqu’il y a des violences sexuelles, on se tait, le plus souvent, parce qu’on craint des retombées qui peuvent peser lourdement sur l’avenir politique des femmes qui en sont victimes, dans un monde où les hommes s’érigent en maîtres, prennent ou rejettent. Les plus vulnérables, telles les collaboratrices, qui peuvent perdre leur emploi, sont bien sûr les plus ciblées. Mais celles aussi qui espèrent monter dans la hiérarchie des partis. On sait, mais on se tait, comme si tout cela allait de soi et devait continuer. Quel serait le poids de nos corps et de nos identités souillées face à la volonté de ces petits et grands chefs de la politique qui distribuent leurs miettes de pouvoir ?
Les femmes sont encore rares en politique. Malgré la loi sur la parité, notre place dans les partis, au Parlement (même si on constate une évolution), parmi les élus, les conseillers, les décideurs, reste minoritaire. En fait, si nous formons la moitié de l’humanité, nous sommes loin de constituer la moitié du corps politique.

En donnant à notre parole toute sa force pour dire non, nous sommes aussi en train de dire aux hommes qu’ils gagneraient eux-mêmes à nous rejoindre dans nos combats. Et à élever leur voix à eux, pour dire eux aussi que tout cela doit cesser et qu’il est temps, pour eux, de faire du chemin avec nous.

Effacer des siècles d’abus prendra du temps. Faut-il recourir à la loi pour faire un peu de ménage ? Une chose est sûre : pour que certains hommes changent de comportement et renoncent à accaparer le pouvoir, certaines femmes politiques devront elles aussi cesser d’être leurs complices et de baisser humblement la tête dans l’espoir de gagner du galon. Ces galons-là ne nous siéent d’ailleurs pas. Nous voulons juste recouvrer les places qui nous reviennent. Avec les hommes, et comme eux. Ensemble, nous ferons probablement mieux. Mais quand ?

Pour (re)lire la tribune sur « Libération », cliquez ici !

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