Réhabilitons les fusillés pour l’exemple de 14-18

Tribune parue dans le n°87 d’Initiatives.

A l’aube du centenaire de la Grande Guerre, les nombreuses publications ou émissions qui fleurissent de toutes parts nous invitent à revisiter cet événement. Malheureusement, peu nombreuses sont celles qui permettent une vision historiquement complète des tenants et aboutissants de ce conflit.

L’historien Bruno Drweski, maître de conférences à l’Institut national des langues et civilisations orientales, pose en un raccourci saisissant la genèse de ce drame planétaire : « La Première Guerre mondiale a éclaté non pas comme un éclair dans un ciel serein, mais comme le résultat d’une accumulation de tensions et de frustrations, à l’échelle mondiale, qui s’étaient accumulées dans la foulée des grandes découvertes qui avaient relié le Nouveau Monde à l’Europe, puis dans la foulée du partage du monde dans le cadre du processus planétaire de colonisation ». Dans un monde en pleine contradiction entre le développement d’une industrie moderne et un monde rural resté archaïque, les grandes puissances se sont bel et bien affrontées pour le partage des richesses, des marchés et des ressources, pour la conquête des colonies, pour la recomposition des sphères d’influence.

Ce préalable d’importance étant posé, il n’en demeure pas moins que la guerre de 14-18 fut une accumulation d’horreurs pour les soldats comme pour les civils. Censée être courte, elle montra vite l’état d’impréparation des gouvernements et des élites qui durent improviser une guerre de plus en plus meurtrière pour les soldats au service des profiteurs de guerre. Ce fut en définitive une guerre longue, une succession de combats meurtriers, de petites avancées ou de reculs limités, qui firent perdre toute conscience des causes pour lesquels il eût été important de se battre, de mourir ou de tuer. Ceci fit naître ou croître des résistances, des prises de conscience. « Guerre à la guerre », le slogan de Barbusse, commença à conquérir les cœurs de nombreux soldats, conscients d’être la piétaille, les sacrifiés au cœur d’une boucherie sans nom.

La lancinante question des « fusillés pour l’exemple » s’inscrit en plein dans cette double et funeste problématique mal assumée : à l’époque, le commencement de révolte des simples soldats, nationaux et immigrés, jetés avec un cynisme absolu dans l’arène meurtrière des tranchées par un capitalisme insoucieux de leur sort ; plus tard, y compris à présent, le refus d’analyser historiquement les causes, effets et conséquences de cette guerre. Ces soldats furent passés par les armes après des conseils de guerre improvisés et sommaires et sous des prétextes divers : sentinelle endormie, insulte à officier, battue en retraite sans autorisation, mutinerie, désertion…

Selon les travaux les plus récents, le nombre des fusillés pour l’exemple est évalué à plus de 600 pour plus de 2 500 condamnations à mort prononcées sur 140 000 jugements. Et ces études n’intègrent pas, faute de documents archivés, les exécutions sommaires, impossibles à recenser du fait de leur nature même. Malgré les conditions exceptionnelles dans lesquelles ont agi – ou refusé d’agir – ces hommes, souvent très jeunes, l’absence de toute disposition de réhabilitation persiste à les faire considérer comme des lâches ou des traîtres, flétrissant ainsi leur mémoire et jetant l’opprobre sur leurs descendants. Les gouvernements qui se sont succédé ont toujours conclu à la nécessité de « faire un tri » entre ces jeunes gens, selon qu’ils soient présumés déserteurs, mutins, droit commun… Autrement dit, établir une échelle de souffrance entre ceux qui ont eu peur, douté, refusé… tous dans la plus extrême souffrance.

Le tout récent rapport de M. Antoine Prost, de la même façon, rejette une réhabilitation générale et évoque l’éventualité d’une « déclaration solennelle » éventuellement renforcée d’un « projet pédagogique ». Conscients pourtant qu’une véritable réhabilitation pourrait enfin, en l’année du centenaire du début de la Première Guerre mondiale, servir l’éducation à la paix, le groupe Communiste, Républicain et Citoyen vient de redéposer une proposition de loi dont l’article unique précise que nous réclamons une réhabilitation générale et collective de ces soldats. Nous affirmons en conséquence que leurs noms doivent être portés sur les monuments aux morts avec la mention « mort pour la France ».

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