Souvenez-vous, aux dires du président de la République, elle devait être « une première historique dans l’histoire de la nation en matière de financement de la recherche publique ». Son ambition était non seulement, par un effort budgétaire sans précédent, de « rattraper un sous-investissement chronique », mais aussi d’accroître l’autonomie des universités et de transformer les organismes publics de la recherche en agences de programme capables d’organiser et de financer des thématiques stratégiques. Vaste programme !
Cinq exercices budgétaires après ces proclamations révolutionnaires, le bilan est amer. Les objectifs annuels de la loi de programmation n’ont jamais été entièrement respectés dès la première année, la part du produit intérieur brut consacré à la recherche a baissé et demeure bien inférieure à celle de nos voisins, la plupart des universités risquent le défaut de paiement et les opérateurs de la recherche financent leur déficit structurel en puisant dans la trésorerie des programmes en cours. L’essor sans précédent annoncé en 2020 s’est transformé en naufrage, les promesses de résurrection en soins palliatifs et l’ode à la science en requiem !
De 1958 à 1969, le général de Gaulle avait fait du développement de la science la condition de notre souveraineté et le budget du CNRS avait été multiplié par neuf. De 1981 à 1985, le président François Mitterrand avait décidé que la recherche devait être une grande cause nationale et son budget avait augmenté de 55 %.
Depuis lors, les discours politiques ont cessé de considérer l’investissement dans la science comme un moyen de promotion de la nation pour juger la recherche comme une institution structurellement sclérosée, repliée sur elle-même et incapable d’évoluer. Dénonçant la complexité supposée de l’organisation de la recherche française comme la cause de tous ses maux, les gouvernements successifs n’ont eu de cesse que d’ajouter des instances supplémentaires, dont les très récentes agences de programme, frappées d’obsolescence avant même que nous ayons compris à quoi elles pouvaient servir !
De réformes structurelles en réformes structurelles, une évidence demeure, la science française est dans une phase de déclin. Elle aurait pu commencer plus tôt sans l’abnégation des chercheurs qui continuent de produire des connaissances de grande qualité avec une pénurie de moyens et malgré la lourdeur des procédures administratives qui leur sont toujours plus imposées. Ce dont ils ont le plus besoin aujourd’hui, c’est de la confiance et leur récente fronde contre l’enflement extravagant des critères d’évaluation du Hcéres doit être entendue. Jamais le recrutement des chercheurs et des enseignants-chercheurs n’a été aussi sélectif. Les concours du CNRS ont un rayonnement international et un tiers de leurs lauréats est d’origine étrangère. Comment peut-on douter de l’investissement absolu des chercheurs ? Pourquoi les soumettre à tous ces contrôles tatillons qui épuisent leur énergie créatrice ?
À la complexité des procédures de financement et à la créativité sans bornes de la bureaucratie institutionnelle, s’ajoutent maintenant les attaques répétées contre les libertés académiques. Dans un contexte international marqué par une offensive contre la rationalité, alors que les résultats des chercheurs sont contestés au même titre que des opinions politiques ou religieuses, il est de salubrité publique de défendre la spécificité et la valeur du raisonnement scientifique. La production de données scientifiques vérifiables et soumises au jugement des pairs est une des conditions d’existence des politiques publiques. La crise de la Covid et la justesse des hypothèses sur le changement climatique devraient nous en convaincre.
Il fut un temps où la science était considérée comme « la condition de la liberté politique », l’instrument de l’émancipation individuelle et de la prospérité collective. Condorcet estimait que « les sciences éclairent le législateur et dirigent ses lois vers l’intérêt général. » Pourquoi ces idées qui ont conduit si longtemps notre nation sont-elles aujourd’hui contestées ? Devons-nous nous résigner au déclin de la science française et au retour des ténèbres de la raison ? Il est grand temps de nous ressaisir.