"L’impérialisme est entré dans une crise aigüe"

Débat sur le rôle de la France dans la prévention et la résolution des crises politiques internationales, notamment au Venezuela

Publié le 19 janvier 2026 à 11:27 Mise à jour le 28 janvier 2026

Monsieur le Premier ministre, je tiens d’abord à saluer l’organisation de ce débat.
Un débat que j’ai solennellement demandé dès le 5 janvier, avec mon collègue Stéphane Peu, président du groupe GDR à l’Assemblée nationale, tant il nous paraissait indispensable que la représentation nationale se saisisse de ces enjeux majeurs.

Ce débat répond à une exigence démocratique fondamentale : ne pas laisser s’installer, dans le silence ou dans de fausses évidences, des choix stratégiques engageant durablement notre pays, notre continent et les peuples du monde.

Les événements s’accélèrent, et les certitudes d’hier — notamment sur le rôle des États-Unis comme garant ultime de la sécurité européenne — se fissurent sous nos yeux.

Aux États-Unis, ce que nous observons ne relève pas d’un simple durcissement politique :

  • arrestations de grande ampleur sur les lieux de travail, dans les transports, aux portes des écoles et des hôpitaux ;
  • déplacements forcés de populations migrantes ;
  • discours ouvertement racistes et déshumanisants, tenus au sommet de l’État.

Dans les universités, la connaissance elle-même est attaquée. Entre le recul massif des financements publics et la réécriture autoritaire du réel — par l’éviction de centaines de termes tels que « femme », « antiracisme », « équité », « oppression » ou « changement climatique » — c’est la liberté académique et scientifique qui est directement visée.

La Garde nationale est déployée à Los Angeles, puis à Washington. Ville démocrate après ville démocrate, les États- Unis se militarisent. Le spectacle et la violence sont devenus le visage du pouvoir américain. Le grotesque son incarnation.

Pas plus tard que ce matin, le Président américain a récidivé en s’adressant au Premier ministre norvégien. Je le cite « Étant donné que votre pays a décidé de ne pas me décerner le prix 2

Nobel de la paix pour avoir empêché plus de huit guerres, je ne me sens plus tenu de penser uniquement à la paix, bien qu’elle reste toujours ma priorité ».

Il me revient alors cette phrase de Michel Foucault :
« Le grotesque est l’un des procédés essentiels à la souveraineté arbitraire. »
Ainsi l’administration américaine nous habitue à l’anormalité permanente.

Certes, l’impérialisme américain n’est pas une nouveauté. Depuis 1945, les États-Unis ont exercé une domination militaire globale — de Cuba au Vietnam, de l’Irak à l’Afghanistan — au prix de millions de morts et de déstabilisations durables.
Cette domination repose sur une force militaire sans équivalent : plus de 700 sites militaires dans près de 80 pays, plus de 220 bases permanentes à l’étranger.

Mais aujourd’hui, le vernis craque.
Ce que nous observons n’est pas une démonstration de puissance, mais un aveu de fragilité.
L’impérialisme américain est entré dans une crise aiguë : crise de l’accès aux ressources stratégiques, crise géopolitique face à la montée de la Chine, crise d’un modèle fondé sur un mode de vie proclamé « non négociable ».

La militarisation accrue, la désignation d’ennemis intérieurs et extérieurs et la remise en cause du multilatéralisme s’inscrivent dans une même logique : préparer des guerres de ressources, justifiées par le refus du déclin.

Ce basculement autoritaire n’est pas un accident de l’histoire. Il est le produit d’un système qui, incapable de se réformer, choisit la fuite en avant.
Quand la puissance vacille, elle se crispe, elle désigne des ennemis, elle brutalise le droit et normalise la violence.

La situation du Venezuela en est une illustration éclatante.
Le président des États-Unis a assumé une politique de déstabilisation directe, allant jusqu’à l’enlèvement du président Maduro.
Il ne s’agit plus de sanctions ou de pressions diplomatiques, mais d’une atteinte directe à la souveraineté d’un État, en violation flagrante du droit international.
Ce qui est puni, ce n’est pas un régime. Ce qui est puni, c’est une indépendance politique, dans un pays disposant de ressources énergétiques majeures et refusant l’alignement.

En tolérant cet acte, une partie de la communauté internationale accepte que la force se substitue au droit. L’objectif n’est ni démocratique ni la lutte contre le narcotrafic, mais la main mise sur la manne pétrolière.

La France, qui se réclame du multilatéralisme, ne peut rester silencieuse face à une telle rupture, car c’est l’architecture même du droit international qui est ici fragilisée.
Loin de la mascarade de paix vantée par les discours du Président Trump, les États-Unis agissent aujourd’hui dans une logique de préemption violente.

Le Groenland est, à lui seul, un révélateur.
Depuis plusieurs années, les États-Unis affichent leur volonté de contrôler ce territoire : déclarations sur un possible rachat, pressions diplomatiques, présence militaire accrue.
Pourquoi ? Parce que le Groenland concentre des ressources stratégiques majeures et que la fonte des glaces ouvre de nouvelles routes maritimes et de nouvelles possibilités d’extraction.
Nous sommes face à une logique de prédation : le dérèglement climatique n’est pas combattu, il est exploité.

Le Groenland n’est pas une terre vide. C’est un peuple, des droits, une souveraineté.
Le Groenland relève du Danemark, donc de l’Union européenne, mais l’Europe accepte que la loi du plus fort l’emporte sur le droit, renonçant à défendre le principe même d’autodétermination des peuples.

Enfin, La situation en Ukraine appelle la même lucidité. L’Union européenne a fait le choix de déléguer l’essentiel de sa stratégie politique et sécuritaire aux États-Unis, acceptant une dépendance stratégique profonde.

Comment prétendre défendre la souveraineté de l’Ukraine, tout en envisageant de confier la garantie d’un cessez-le-feu aux États-Unis, alors même que ceux-ci discutent directement avec Vladimir Poutine, hors de tout cadre multilatéral et sans mandat européen ?

Cette situation est politiquement intenable.
Nous ne pouvons être les spectateurs de discussions qui engagent notre avenir.
Si l’Europe veut réellement défendre la paix, elle doit redevenir un acteur politique autonome, fondé sur le droit international et la sécurité collective.

La question posée à la France est claire : acceptons-nous cette politique de la force ou choisissons-nous la voie d’une indépendance nouvelle ?

Acceptons-nous l’alignement atlantiste, ou une autre construction européenne, réellement souveraine — impliquant notamment la sortie immédiate de l’OTAN ?
Combien de temps allons-nous garder le silence sur la diffusion, en Europe et en France, d’une révolution culturelle réactionnaire importée des États-Unis ?

Monsieur le Premier Ministre, vous qui aimer rappeler votre attachement au gaullisme. Permettez-moi de vous rappeler que la force de la France du Général de Gaulle fut sa capacité à prendre toute sa place au sein de l’ONU, s’émancipant parfois de la logique « bloc contre bloc ». En 2026, La France demeure le seul pays de l’Union européenne à être membre du conseil de sécurité de l’ONU ; le seul pays de l’UE à posséder ce qui doit rester plus que jamais une arme de dissuasion à savoir l’arme nucléaire. Notre parole ou nos silences ne sont pas neutres ! Monsieur le Premier Ministre, mes chers collègues,

Face aux logiques de domination, d’exclusion et de violence, il faut résister.
Résister, aujourd’hui comme hier, c’est refuser la soumission, défendre l’humanité commune et choisir le courage quand d’autres choisissent la peur.

CécileCukierman

Présidente de groupe
Sénatrice de la Loire
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Acceptons-nous l’alignement atlantiste, ou une autre construction européenne, réellement souveraine — impliquant notamment la sortie immédiate de l’OTAN ? Combien de temps allons-nous garder le silence sur la diffusion, en Europe et en France, d’une révolution culturelle réactionnaire importée des États-Unis ?

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