Sa trajectoire a néanmoins été entérinée par le Conseil de l’Union européenne le 21 janvier 2025, sur la base d’un règlement que personne en France n’a voté. Et depuis, comme pour confirmer que rien dans ce dispositif ne correspond à une volonté populaire, deux projets de loi de finances arrachés dans la douleur — le dernier, le 19 février 2026, toujours sans majorité, toujours par 49-3.
Le peuple de France a dit non. Pas une fois. Plusieurs fois.
Alors posons la question que ce rapport ne peut pas traiter. Dans dix-huit mois, il y aura une élection présidentielle, puis selon toute vraisemblance des législatives anticipées. Ces engagements pluriannuels transmis à Bruxelles — seront-ils opposables au prochain gouvernement ? L’Union européenne - ou, j’oserai dire, les marchés financiers – préemptent-ils désormais le débat démocratique français avant même qu’il n’ait lieu ?
Et si une majorité nouvelle, issue des urnes, voulait choisir une autre trajectoire — l’investissement plutôt que la rigueur, le travail plutôt que la rente — le pourrait-elle encore ?
Car voyez ce que ce dispositif produit concrètement.
Lorsque la guerre au Moyen-Orient frappe l’humanité — et nos finances publiques — vous nous annoncez 6 milliards de surcoût. Soit. Mais l’inflation, révisée à 1,9 % pour 2026, efface mécaniquement près de 21 milliards de charge de dette.
Alors vous choisissez. Et ce choix, vous le présentez comme naturel, comme inévitable, comme la seule réponse raisonnable à une situation exceptionnelle.
Mais c’est un choix politique : celui de faire payer la guerre aux assurés sociaux et aux usagers des services publics, plutôt qu’à des actionnaires d’entreprises dont les profits explosent avec le cours du baril.
Et ce choix, Monsieur le Ministre, vous ne nous demandez pas de le voter. Le Gouvernement proposera, nous débattrons, mais nous ne voterons pas. Je pose donc la question directement : craignez-vous un projet de loi de finances rectificative ? Redoutez-vous le moment où cette assemblée serait appelée à se prononcer vraiment sur vos choix ?
Le cas échéant, cette crainte ne serait-elle pas, en elle-même, un acte de radicalité ?
Le mot mérite qu’on s’y arrête. Radicalité. On nous l’assigne — à nous, la gauche de transformation — comme une disqualification. Parfois sur le même plan qu’une extrême droite radicalisée dans le racisme et le libéralisme économique le plus dur. Comme si nommer les intérêts de classe était une violence équivalente à leur exercice.
Mais qui décide de ce qui est radical ? Sur quel étalon mesure-t-on l’extrémité d’un programme politique ? Qui a le pouvoir de tracer la ligne entre ce qui est raisonnable et ce qui ne l’est pas — et au bénéfice de qui cette ligne est-elle tracée ?
Car si la radicalité, c’est agir sans mandat, sans vote, sans reddition de comptes — alors elle est bien réelle dans cette affaire, et elle n’est pas là où on veut nous faire croire qu’elle est.
Elle est dans ces salles de marché financiers qui font varier notre spread de taux entre 60 et 80 points de base et l’étau sans avoir jamais été élues, sans avoir jamais eu à rendre compte à personne. Elle est dans les 211 milliards d’aides publiques aux entreprises versées sans conditionnalité, sans contrepartie en termes d’emploi, de salaires ou d’investissement. Elle sera dans les 450 milliards de dividendes versés aux actionnaires européens en 2026 — le budget de la France, en coupons, distribués en une année, à quelques-uns, pendant que l’investissement public recule et que les assurés sociaux paient la guerre.
Voilà la radicalité que vous ne nommez jamais. Et c’est précisément parce que cette radicalité-là a épuisé ses propres ressources de légitimation — que nous sommes où nous sommes.
Ceux d’en haut ne peuvent plus gouverner comme avant. Un gouvernement minoritaire qui signe des engagements pluriannuels. Des 49-3 répétés qui remplacent les majorités absentes. Une trajectoire maintenue non par l’adhésion du pays, mais par la contrainte des marchés.
Et ceux d’en bas ne veulent plus être gouvernés comme avant. Ils ne veulent plus de cette retraite repoussée. De cette santé rationnée. De cette école publique précarisée. De cette pénurie de logements accessibles.
Voilà ce qu’est réellement la situation politique française en 2026. Une crise de légitimité. Profonde. Que ce rapport, dans son impeccable langage administratif, documente sans jamais le voir — ou sans jamais vouloir le dire.