Elle constitue un moment à part, un temps où l’on accepte collectivement de suspendre le rythme parfois effréné de l’actualité législative, des injonctions médiatiques, des urgences politiques, pour tenter de prendre le temps de la hauteur.
Ce moment n’est jamais neutre. Il dit quelque chose de notre rapport au temps politique, de notre attachement au collectif, à l’institution, à la parole publique. Il dit aussi notre besoin, dans une période de doutes profonds et de fractures multiples, de nous retrouver pour réfléchir ensemble au sens de ce que nous faisons ici, et surtout à la raison pour laquelle nous le faisons.
Nous arrivons d’ailleurs, comme chaque année, à l’issue de ce que beaucoup appellent, avec une pointe d’ironie, le marathon des vœux. Un marathon parfois éprouvant, parfois répétitif, mais profondément révélateur. Révélateur du besoin de dialogue, de reconnaissance mutuelle, de moments où la politique se dit autrement que dans l’affrontement permanent ou la simplification outrancière.
Et pourtant, en cette année plus que toute autre, faire une cérémonie de vœux n’a rien d’évident. Car 2026 n’est pas une année comme les autres. Elle s’inscrit dans une séquence politique lourde, dense, incertaine. Elle est marquée par une accumulation de crises qui ne sont plus des parenthèses, mais des symptômes durables de fragilités profondes.
Nous pourrions choisir la facilité. Dire que tout va mal, dresser un tableau sombre, accumuler les motifs d’inquiétude. Nous pourrions, à l’inverse, tenter de rassurer à tout prix, expliquer que les institutions tiennent, que la République est solide, que la démocratie résiste encore. Nous pourrions dérouler un bilan technocratique de l’année écoulée ou lister mécaniquement les échéances à venir.
Mais je crois que nous devons autre chose. Nous devons de la lucidité. Et nous devons du courage politique aux Françaises et aux Français.
L’année 2025 a été une année de tensions profondes. Tensions sociales d’abord, avec une aggravation continue des inégalités, une précarité qui s’installe durablement, une insécurité sociale devenue structurelle pour une partie croissante de nos concitoyennes et de nos concitoyens. Le sentiment d’abandon progresse, la peur du déclassement s’installe, et avec elle la défiance.
Tensions politiques ensuite, avec une crise de confiance persistante à l’égard des institutions et de celles et ceux qui les incarnent. Cette défiance ne tombe pas du ciel. Elle est le produit de choix politiques répétés, de renoncements assumés, de promesses non tenues, mais aussi d’un discours public qui tend trop souvent à infantiliser ou à culpabiliser.
Tensions institutionnelles enfin, dans un contexte où le rôle même du Parlement est régulièrement fragilisé. Le recours excessif aux procédures accélérées, la concentration du pouvoir exécutif, la marginalisation du débat parlementaire affaiblissent notre démocratie représentative.
Face à cela, nous avions un choix. Nous contenter de commenter les événements, de les accompagner, parfois même de les subir. Ou assumer pleinement notre rôle de parlementaires.
Assumer le rôle du Parlement, cela signifie d’abord contrôler l’action du gouvernement. Cela signifie interroger les choix budgétaires, les priorités politiques, tout autant que les renoncements. Cela signifie refuser que la démocratie se réduise à une mécanique institutionnelle déconnectée du réel, à une succession de procédures vidées de leur sens.
C’est dans cet esprit que s’est inscrite la commission d’enquête sur les aides publiques. Ce travail a parfois dérangé et dérange encore. Il a parfois été caricaturé. Mais il était nécessaire.
Il était nécessaire parce qu’il posait une question simple et pourtant fondamentale : comment accepter que l’on multiplie les exigences, les contrôles et les sanctions à l’égard des plus fragiles, tout en fermant les yeux sur l’utilisation de milliards d’euros d’argent public ? Comment justifier que l’on traque la moindre erreur d’un allocataire du RSA, que l’on soupçonne en permanence les chômeurs, que l’on multiplie les contrôles sur les arrêts maladie, tout en renonçant à un contrôle sérieux, rigoureux et démocratique des aides versées aux grandes entreprises ?
Ce travail a rappelé une chose essentielle : la démocratie ne se limite pas au vote de la loi. Elle suppose le contrôle effectif de l’action publique. Elle suppose la transparence. Elle suppose le courage de regarder la réalité en face, même lorsque cette réalité dérange, même lorsqu’elle contredit les discours dominants.
À l’heure où le renouvellement du Sénat approche, cette exigence est plus que jamais d’actualité. Rien n’est écrit d’avance. Mais tout dépendra de notre capacité collective à rester fidèles à l’intérêt général, à la justice sociale et à la démocratie parlementaire.
La République française est une République sociale. Ce n’est ni un slogan, ni un supplément d’âme que l’on pourrait activer ou désactiver selon les contraintes budgétaires ou les cycles économiques. C’est une condition de la démocratie elle-même.
Quand les droits sociaux reculent, la démocratie se fragilise. Quand le travail ne protège plus, quand les services publics se retirent, quand l’égalité devient purement formelle, la citoyenneté se vide de son sens. Il ne peut pas y avoir de démocratie vivante dans une société où une partie croissante de la population vit dans l’angoisse permanente du lendemain.
C’est pourquoi je veux ce soir parler de démocratie active. Une démocratie qui ne se réduit pas à la délégation, une démocratie qui ne se contente pas de convoquer les citoyens au moment des élections pour ensuite les écarter durablement du débat public. Une démocratie qui accepte le conflit politique comme légitime, comme nécessaire, comme constitutif de la vie démocratique.
Renoncer à la République sociale, c’est ouvrir la voie à la défiance, à l’abstention, et finalement aux forces autoritaires qui prospèrent toujours sur les renoncements sociaux. C’est pourquoi, je le réaffirme avec force devant vous ce soir, la République sociale n’est pas un luxe national. Elle est un rempart démocratique universel.
Depuis plusieurs mois, un glissement idéologique inquiétant traverse notre vie publique. Au nom de la responsabilité individuelle, de l’effort et du mérite, on substitue progressivement à la République sociale à une République morale.
Cette République morale juge. Elle culpabilise. Elle sanctionne. La pauvreté devient une faute. Le chômage devient une défaillance personnelle. La maladie devient un soupçon. La solidarité se transforme en récompense conditionnelle.
Derrière ces discours moralisateurs, ce sont des politiques d’austérité qui se déploient. Une austérité qui ne dit pas son nom, mais qui fragilise toujours les mêmes. Une austérité qui abîme le lien social et mine la confiance démocratique.
La République sociale, au contraire, protège. Elle reconnaît des droits universels. Elle refuse de transformer la dignité en privilège. Défendre la République sociale, ce n’est pas être laxiste. C’est être fidèle à l’exigence démocratique.
Nous ne vivons pas hors du monde. Nos débats nationaux, nos choix sociaux, nos tensions démocratiques s’inscrivent dans un contexte international profondément bouleversé. Les crises se multiplient, s’entrecroisent, se nourrissent les unes des autres.
Les conflits armés se sont installés durablement. Le droit international est fragilisé. Les rapports de force se brutalisent. La guerre redevient, pour beaucoup de peuples, une expérience quotidienne. La planète brûle, au sens propre comme au sens figuré : par le dérèglement climatique, mais aussi par la montée des violences politiques, des nationalismes agressifs, des impérialismes assumés.
Dans ce contexte, il serait illusoire de croire que nos démocraties pourraient se protéger derrière leurs frontières. Les crises extérieures et les crises intérieures sont intimement liées. Les sociétés qui renoncent à la justice sociale s’exposent toujours, tôt ou tard, à la violence.
Monsieur le Président, vous avez convoqué Thucydide dans votre discours des vœux. La tentation est trop forte pour ne pas le convoquer à mon tour. Historien, des guerres du Péloponnèse, il nous offre une leçon de lucidité politique d’une actualité saisissante. Il nous rappelle que les guerres ne sont jamais de simples accidents. Elles sont toujours le produit de déséquilibres profonds : déséquilibres de puissance, déséquilibres économiques, déséquilibres sociaux et politiques.
Chez Thucydide, la guerre n’est pas seulement un affrontement militaire. Elle est le révélateur d’une crise morale et politique. Lorsque les mots perdent leur sens, lorsque la force remplace le droit, lorsque l’intérêt immédiat supplante toute considération de justice, la démocratie vacille.
Relire Thucydide aujourd’hui, ce n’est pas céder au pessimisme. C’est accepter de regarder le réel sans fard. C’est comprendre que la paix durable ne peut exister sans justice, sans équilibre, sans reconnaissance des peuples.
C’est sorti de la médiocrité du commentaire, pour agir politiquement.
Dans son livre Les Irremplaçables, la psychanalyste Cynthia Fleury nous rappelle que la démocratie se juge à sa capacité à reconnaître chaque individu comme irremplaçable. Cette idée est d’une radicalité profonde. J’oserai dire révolutionnaire.
Reconnaître l’irremplaçabilité, ce n’est pas flatter l’individualisme. C’est affirmer que chaque existence compte, que personne n’est superflu, que nul ne peut être sacrifié au nom de l’efficacité économique ou de la rentabilité politique.
Lorsque la République cesse de reconnaître cette dignité, elle commence à trier, à exclure, à désymboliser le politique. Elle cesse d’être une promesse collective.
A l’inverse, elle doit réparer plutôt que sanctionner. Elle doit protéger plutôt que juger. Elle doit construire du commun au lieu de diviser.
Enfin, relisons Jean-Paul Sartre et souvenons-nous que la liberté n’est jamais abstraite. Elle est toujours située, inscrite dans des conditions matérielles, sociales et historiques.
Parler de liberté sans parler de ces conditions, c’est faire preuve de mauvaise foi. C’est masquer les contraintes réelles pour mieux culpabiliser les individus. C’est transformer la liberté en instrument de domination.
La République morale invoque une liberté abstraite pour justifier les inégalités. La République sociale, au contraire, prend la liberté au sérieux. Elle crée les conditions de son exercice réel. Défendre la République sociale, c’est défendre une liberté concrète, vécue, partagée.
Face à ces défis immenses, le découragement serait compréhensible. Mais il serait une erreur.
Rien n’est écrit d’avance. L’histoire n’est jamais linéaire. Elle est faite de ruptures, de bifurcations, de moments où les choix collectifs pèsent lourdement.
L’année 2026 est en ce sens singulière.
Il nous faut être lucide, si rien n’est fait, l’extrême droite accèdera au pouvoir dans notre pays. Ce danger n’est pas un slogan : il est une réalité politique nourrie par les renoncements, les silences et les abandons successifs.
Ne nous mentons pas non plus : il n’y aura pas de sauveur suprême.
Malheureusement ou heureusement, la démocratie ne se répare pas par incantation. Elle se refonde par des actes, par de l’exigence, par une remise en question profonde de nos pratiques.
Cette année sera celle des élections municipales et du renouvellement sénatorial. Et en ce mois de janvier, je ne peux que formuler le vœu que ces temps d’expression démocratique soient emplis de social plus que de morale.
Elle est aussi l’année des 90 ans du gouvernement de Front populaire. Nous célébrerons donc cette année, les 90 ans de la loi sur les congés payés.et notre groupe sera au rendez-vous.
Ce projet de loi a bouleversé des millions de vies. Un texte qui a affirmé une idée simple mais révolutionnaire : Parce que l’individu travaille, le droit au repos est un droit fondamental. Qui pouvait imaginer, en janvier 1936, que des millions de femmes et d’hommes, de toutes âges découvriraient pour la première fois la mer l’été suivant ?
Cette période nous rappelle que les grandes conquêtes sociales naissent rarement de la tranquillité. Elles naissent de la lucidité, de l’engagement collectif, et d’un va-et-vient constant entre les citoyens et leurs représentants.
L’année 2025 nous a rappelé une vérité simple et exigeante : la démocratie n’est jamais acquise. Elle est toujours à reconquérir.
Je demeure convaincue que reconstruire cet horizon démocratique, c’est réaffirmer la centralité de la justice sociale. C’est défendre les contre-pouvoirs. C’est refuser la résignation.
C’est enfin assumer pleinement notre responsabilité politique, ici et maintenant.
La République sociale, comme la démocratie active, comme la dignité humaine sont irremplaçables. Dans un monde traversé par les crises, ces principes ne sont pas des archaïsmes. Ils sont notre boussole.
C’est avec cette conviction que je veux adresser, à chacune et chacun d’entre vous, à vos proches, à vos familles, mes vœux les plus sincères pour l’année 2026.